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Métier de l’ombre (nouvelle)

Cette nouvelle a été écrite suivant un thème imposé : « J’ai toujours eu l’impression d’être un spectateur de ma propre vie. ».


« J’avais toujours eu l’impression d’être un spectateur de ma propre vie. » Le pire, c’est que je n’étais même pas au premier rang. J’avais une place 2ème catégorie, faute de moyens je suppose. C’était quand même un comble que d’assister à un spectacle dont on était censé être l’acteur principal. Les événements défilaient sans aucune logique, sans pièce maîtresse autour de laquelle tourner. Et moi, assis dans un fauteuil abimé dans un coin de la salle, je les regardais se dérouler sans rien faire. J’avais toujours été comme ça. Après tout, si cela marchait très bien sans moi, c’était que je ne n’étais pas indispensable. Et c’était bien moins fatiguant de ne pas s’investir, de ne pas faire de choix, et de se laisser porter par un défilé d’acteurs secondaires tous plus performants que moi. Eux au moins, ils se donnaient la peine de faire leur part. Cela dit, je trouvais qu’ils n’avaient pas beaucoup de conviction, comme s’il leur manquait quelqu’un pour les motiver. Il était vrai que si un chef d’orchestre allait tranquillement s’asseoir dans un fauteuil pour apprécier son spectacle au lieu de le diriger, les musiciens auraient de quoi être désorientés.

Bon, en vérité, je m’étais déjà levé de mon fauteuil pour intervenir, notamment quand cette actrice avait semblé être au bord du gouffre. Je l’aimais bien et je m’inquiétais pour elle alors j‘étais allé l’aider. Mais quand j’étais entré en scène, elle avait dit que c’était trop tard, que ne je pouvais plus réparer mes erreurs. Franchement, quelles erreurs ? Si je restais passif, c’était aussi parce que cela me permettait de ne pas prendre le risque de faire des erreurs ! Je n’avais jamais vraiment compris sa remarque, et je ne l’avais jamais revue sur la scène. Dommage.

Depuis cette fois-là je n’étais pas retourné au premier plan une seule fois. Autant par peur que par manque d’envie, je crois. « Tant que l’on n’a pas choisi, tout reste possible. » ; c’était ce que j’avais entendu dans un film et j’avais trouvé ça très pertinent. Je ne faisais pas de choix pour ne me fermer aucune porte. Ce que je n’avais pas compris, c’était que ne pas faire de choix me condamnait paradoxalement à faire du sur-place. Et puis un jour, j’en ai eu marre. Marre d’assister tous les jours aux mêmes scènes. Marre de voir ces acteurs tristes et incapables de donner vie à mon existence. Marre de ce fauteuil usé et mal placé. Généralement quand un film vous déplaît, il vous suffit de quitter la salle et de rentrer chez vous. Mais quand il s’agit de votre vie, vous ne pouvez pas partir comme bon vous semble. Enfin, si, vous le pouvez, mais si vous partez, tout disparaît. Et je n’avais pas envie de partir, je ne voulais pas mettre fin au spectacle, je voulais en raviver la flamme. Sauf que je ne me sentais pas capable de monter sur scène, on avait rarement vu un spectateur se lever de son siège et réciter parfaitement le texte de la pièce en cours devant un auditoire ébahi. C’était tout un métier que d’être acteur, et je me sentais plus l’âme d’un metteur en scène.

Tandis que je traversais la salle, les paroles de la jeune femme qui avait refusé mon aide me revinrent à l’esprit. Je n’avais pas su quoi faire pour arranger la situation, j’avais foncé tête baissée vers les problèmes et je m’étais pris un mur de pleine face. Il devait y avoir mieux à faire que de réitérer. D’ailleurs, tous les acteurs s’étaient arrêtés de jouer l’espace d’un instant pour me regarder approcher. Leurs regards formaient un mélange d’étonnement et de mépris. Surtout de mépris en fait, je pouvais presque lire « C’est bien, mais c’est trop tard » dans leurs yeux. Je marchais droit vers un nouvel échec. Bon, dans ce cas… et si je m’y prenais autrement ?

J’avais envie de les aider, mais ils m’en voulaient tous trop pour accepter mon soutien. J’aperçus sur le côté la porte qui menait vers les coulisses. Ah, voilà qui pouvait être une idée. Tout le monde m’oublia au moment où je passai la porte, comme si j’étais retourné m’asseoir. À l’entrée de l’envers du décor se trouvaient de nombreux costumes inutilisés. Je visitai un peu l’endroit mais ne croisai personne. Après un petit moment à me désoler de l’état des lieux et de tant de potentiel inutilisé, je tombai sur une chaise vide avec une casquette sur laquelle était écrit « Metteur en scène ». La tentation était trop forte, je la mis sur ma tête et me dirigeai vers la scène d’un pas décidé.

***

Les choses ont beaucoup changé depuis que je suis devenu le metteur en scène de ma propre vie. Certes, il manque toujours l’acteur principal de la pièce, et il n’y en aura probablement jamais. Mais au moins tous les autres sont au même niveau, et maintenant qu’ils sont dirigés et guidés, ils prennent beaucoup plus de plaisir à s’investir. Ils ne jouent pas pour moi, ils jouent pour eux. En vérité, ces sont tous des acteurs principaux, et je suis celui qui a le rôle secondaire. J’aide les gens à réussir, je les aide à être heureux, et leur bonheur suffit au miens. C’est ça d’être altruiste, accepter de ne pas être au premier plan, de donner sans recevoir. Mais c’est aussi savoir s’émerveiller des joies de vivre que l’on crée et apprécier un beau spectacle qui aurait manqué de saveur sans nous.



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Kaelin

Moi, c'est Kaelin Chariakin. Mix improbable entre un chef Rigante et une légendaire Marchombre. Grand amateur de citations et étudiant en littérature (après m'être assuré que les études d'ingénieur n'étaient pas des études de lettres, oui, j'aime bien vérifier les choses par moi-même), les livres ont toujours été plus ou moins présents dans ma vie.


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3 commentaires

  1. Super nouvelle nouvelle ! J’ai apprécié l’originalité et la justesse des mots !

  2. Quelle justesse dans tes propos ! Une fois de plus un beau message à travers un beau texte, et toujours une belle photo bien trouvée pour l’accompagner 🙂
    Merci pour cette jolie nouvelle.

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