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La Tempête (nouvelle)

Cette nouvelle a été écrite suivant un thème imposé : « Sonate 17 de Beethoven – Le dernier mouvement de La Tempête ».


La Tempête était sa sonate préférée de Beethoven. Elle avait toujours été synonyme d’allégresse dans sa vie. Il l’écoutait chaque fois qu’il se sentait bien, après n’importe quel petit événement qui avait pu le rendre heureux. À force, son cerveau avait associé les notes à des sentiments agréables, et depuis cette musique l’apaisait même dans les moments les plus difficiles de sa vie. Ce jour-là, assis sur ce banc à attendre, il avait mis ses écouteurs et savourait la sonate en boucle. C’était le jour où son bonheur était censé atteindre son paroxysme. Pourtant, il n’était pas serein et remerciait les notes de Beethoven de lui donner le courage de rester optimiste. Il ne savait pas exactement à quelle heure elle devait arriver, mais elle avait promis qu’elle viendrait. Elle lui avait assuré qu’elle serait là avant la tombée de la nuit. Il lui faisait confiance, bien sûr, mais il n’était pas habitué à vivre quelque chose comme cela, et ne pouvait s’empêcher de s’inquiéter un peu. Heureusement, la musique le calmait et facilitait l’écoulement des plus longues minutes de sa vie.

Il finit par se rendre compte qu’il n’avait même pas prêté attention à tout ce qui l’entourait et s’en étonna. Ce n’était pas son genre, lui qui se pensait imperturbable grâce à la musique qui le protégeait des émotions négatives. Mais pour une fois il était à fleur de peau et cela le rendait particulièrement vulnérable au monde extérieur. Le banc sur lequel il se tenait était placé au fond du parc, en hauteur par rapport au reste. Les cerisiers japonais réputés pour leur splendide floraison printanière lui offraient un panorama somptueux et il ne put contenir une larme de joie devant un tel spectacle. Décidément, il était bien trop sensible aujourd’hui. Il referma les yeux pour se concentrer sur la sonate, synonyme pour lui de paix intérieure, que son lecteur audio jouait encore et encore. Il se sentait presque bien. Presque. Le soleil avait amorcé sa descente, et il n’avait toujours aucun signe d’elle.

Elle avait dit qu’elle viendrait. Pourquoi en douter ? Pourquoi lui aurait-elle fait une promesse si ce n’était pas pour la tenir ? Pourquoi lui aurait-elle donné rendez-vous sur ce banc si ce n’était pas pour venir ? Cela n’aurait pas de sens. Pourtant, plus le temps passait, plus ses doutes grandissaient, et plus l’effet positif de la musique s’estompait. Mais il se forçait à y croire encore. Elle allait venir, il ne pouvait pas en être autrement. Elle ne l’abandonnerait pas, elle ne trahirait pas sa confiance. Le crépuscule se rapprocha et avec lui vint un vent frais, dernière trace d’un rude hiver récemment terminé. La température tomba, son degré d’optimisme s’effondra, et il commença à grelotter, autant de froid que d’inquiétude tandis que la musique l’accompagnait toujours.

Le premier rayon de lune fut pour lui un éclair de lucidité, et le retour à la réalité le foudroya. Elle n’était pas là, et elle ne le serait jamais. Il lui avait fait confiance, elle l’avait trahi. Il était sorti de sa carapace, et elle l’avait poignardé. Il n’aurait pas dû y croire, mais il l’avait fait, et elle n’était pas venue. Il était toujours assis sur ce banc, avec la sonate de Beethoven pour seule compagnie. Même la musique l’avait trahi et ne l’apaisait plus. La colère et la haine le submergeaient. Il ne méritait pas ça. Il n’avait jamais ressenti une telle douleur et n’avait pas la force de résister aux pensées terribles qui l’assaillaient. Il voulait hurler, mais il ne s’entendait pas. Il voulait se lever, pour courir et partir très loin d’ici, mais il n’y arrivait pas. Il voulait arrêter ce feu de souffrance qui le consumait de l’intérieur, mais il ne le comprenait pas. Il voulait la trouver, elle, et lui faire payer. Il voulait retirer ces écouteurs pour arrêter cette musique qui le rendait fou, mais il ne pouvait pas. Il voulait quitter ce parc, mais il n’y était pas. Il voulait fuir ce banc, mais il était sur une chaise. Son regard empli de haine remarqua alors l’homme en face de lui. Cet homme qui l’observait d’un air soucieux et désolé. Cet homme qui l’avait attaché à cette chaise. Cet homme qui voulait l’aider et qui lui faisait écouter de force cette musique classique pour le calmer. Cet homme qui ne se doutait pas qu’en diffusant cette sonate, il avait remué le couteau dans cette plaie qui ne s’était jamais refermée. Ces notes de piano qui étaient devenus pour lui synonymes de douleur et de trahison. Cette musique… c’était celle qui avait amplifié la tempête d’émotions qui l’avait rendu fou dans ce parc quinze ans plus tôt.



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Kaelin

Moi, c'est Kaelin Chariakin. Mix improbable entre un chef Rigante et une légendaire Marchombre. Grand amateur de citations et étudiant en littérature (après m'être assuré que les études d'ingénieur n'étaient pas des études de lettres, oui, j'aime bien vérifier les choses par moi-même), les livres ont toujours été plus ou moins présents dans ma vie.


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